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Quinzaine de l’urbanisme

Le réveil d’une conscience paysagère?

Dans le cadre de la Quinzaine de l’urbanisme, consacrée cette année aux espaces publics, le Groupement professionnel des architectes (GPA/SIA) s’est chargé de l’organisation d’une journée de débats et de visites. Le thème choisi: le paysage en tant que vecteur du développement urbain.

Durant la matinée, une trentaine de participants ont découvert la revitalisation de l’Aire. Ce projet conçu par le Groupement Superpositions (Georges Descombes, architecte) a obtenu la distinction Regards de la SIA 2017, qui récompense les réalisations durables et porteuses d’avenir. Il consiste en une véritable «restauration» du territoire, puisqu’il reconstruit des dispositifs paysagers (fossés, haies, bosquets, marais) presque entièrement disparus, mais bien lisibles sur les documents historiques. Dans le périmètre réservé aux milieux naturels - une bande d’environ 80 mètres longeant le canal -, les terres ouvertes cultivées intensivement sont remplacées par des milieux diversifiés favorisant la mise en réseau des biotopes et le déplacement de la petite faune. 
L’après-midi a été consacré aux conférences-débats; tout comme le reste de la Quinzaine de l’urbanisme, elles se sont tenues à Sicli, un bâtiment aux voiles de béton réalisé dans les années 1960 par l’ingénieur Heinz Isler. Ce lieu, situé au cœur du quartier Praille-Acacias-Vernets et acquis par l’Etat de Genève en 2011, accueille diverses manifestations en lien avec l’architecture et le design.

De la friche militaire au parc public
Le parc Murg-Auen à Frauenfeld (Thurgovie), présenté par Thomas Hasler, architecte-paysagiste, est un bel exemple de requalification urbaine. Ce projet a en effet permis de transformer un fragment de paysage fluvial utilisé par l’armée en un lieu de détente, bénéfique à la fois pour la population et la biodiversité. Patrimoine suisse a récompensé ce projet par le Prix Schulthess des jardins en 2017.
Après les inondations dévastatrices de 1876, le lit de la Murg, qui suivait auparavant librement son cours à Frauenfeld, fut rectifié. De l’ancien paysage fluvial ne restait plus qu’un fragment de la taille d’environ sept terrains de football, qui fut pragmatiquement utilisé comme terrain d’exercice militaire. C’est à cet emplacement que fut créé en 2015 le parc Murg-Auen. Le projet a permis de combiner protection contre les crues, valorisation de la nature et activités récréatives. La rive du cours d’eau revitalisé s’est muée en plage poissonneuse, l’ancien bras mort en place de jeu naturelle et la forêt, grâce à de nouveaux ponts, en espace de détente.
Si la recette du succès réside dans l’acquisition des terrains par la Ville et un plan directeur paysager perspicace, Thomas Hasler insiste sur un autre point: la Confédération et le Canton ont largement contribué financièrement à la revitalisation du cours d’eau. «C’est donc par le soutien à la biodiversité qu’un parc pour les êtres humains a pu être réalisé», relève avec ironie l’architecte-paysagiste. Une question sur laquelle Georges Descombes revient; la renaturation de l’Aire a elle aussi été appuyée à 50% par la Confédération et en partie par les assurances, pour son amélioration de l’écosystème et sa contribution à l’atténuation des risques de crue.

Un paysage qui n’est pas toujours vert
Une étude récente, «Genève, la nuit – stratégie territoriale pour la vie nocturne, culturelle et festive» amène un angle de vue différent. Béatrice Manzoni (MSV, architectes urbanistes) explique comment certains vecteurs paysagers, tels que l’hydrologie et les espaces verts, mais aussi les infrastructures de transport et les grands tracés ferroviaires, peuvent offrir des opportunités intéressantes. Des lieux de vie nocturne s’articulent autour de ces structures paysagères. Divers sites jalonnent ainsi la ville: la pointe de la Jonction et le sentier des Saules, le viaduc à la route des Jeunes, le Galpon et le théâtre du Loup au bord de l’Arve, etc. Les nouveaux quartiers et leur trame paysagère – qu’elle soit verte, bleue ou minérale - décèlent un potentiel important, à intégrer dans les stratégies territoriales à venir.
En conclusion, s’interrogent les intervenants, le paysage a-t-il une dimension culturelle? Certes, car «le paysage représente la superposition d’un site et d’un imaginaire, résume Georges Descombes, quelque chose qui touche l’essence même de l’être humain». 

GROS PLAN

Génèse de la maille verte
Comme il en a le talent (voir son ouvrage «Un siècle et demi de projets d’urbanisme»), Alain Léveillé a proposé une rétrospective paysagère du territoire genevois. A l’aide de Plans directeurs cantonaux réalisés durant les dernières décennies, il explique comment les parcs publics, les cours d’eau et les entités agricoles structurent et pénètrent le tissu urbain, de la périphérie au centre-ville.
La situation actuelle découle de plusieurs moments clefs: le Plan directeur de 2001 (dit plan Moutinot), qui renoue avec l’idée de pénétrante de verdure et de renaturation des cours d’eau (Seymaz et Aire), ceci après une longue période de latence (1970-2000), durant laquelle le paysage n’était pas à l’ordre du jour. Les plans précédents sont évoqués: celui de 1966 ou plan alvéolaire, prévoyant une Genève de 800 000 habitants; celui de 1952, qui détermine les zones constructibles et la zone agricole; celui de 1948, qui précise la notion de maille verte (correspondant au réseau d’espaces verts).
Mais le socle de «cette lente sédimentation, à la fois d’idées et de documents, repose véritablement sur le Plan de zones de Maurice Braillard, réalisé en 1936», précise Alain Léveillé. Ce plan définit les diverses composantes et usages du canton: les cultures, les surfaces publiques ou sites à classer, les bois et forêts.
A cette époque, Braillard conçoit le paysage comme un véritable vecteur d’organisation territoriale, une dimension qui donne toute sa cohérence à la ville.
          
Véronique Stein

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